Les statues et l'Histoire

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Partout dans le monde occidental, le mouvement lancé par la mort d'un afro-américain tué par des policiers blancs provoque de nombreuses réactions. A Genève, rarement la place de Neuve avait connu telle affluence. A Neuchâtel, c'est à la statue d'un notable de la ville que les manifestants s'en prenne. Idem à Britol ou un négrier a fini au fond du canal. Aux Etats-Unis, c'est Gandhi qu'on déboulonne, en réaction à des écrits racistes de l'Hindou. Un mouvement suffisamment puissant pour qu'en France, l'exécutif prenne les devants en précisant que la République ne déboulonne pas de statues.

Le point commun de toutes ces manifestations est de lier actualité et Histoire. Au nom d'une nouvelle forme de justice, celle de la postérité, la vindicte populaire condamne et tente de faire table rase. Ce ne serait que justice, au nom, notamment des millions de captifs déportés dans le nouveau monde.

Face à ce mouvement, les historiens sont peu à l'aise. Pour plusieurs raisons. La première est que la traite négrière est une page sombre de l'Histoire et n'est en rien défendable. Ensuite, l'Histoire n'est jamais aussi bien préparée que loin des projecteurs, d'un timing précis et d'un objectif clairement défini. La troisième est le revers de la précédente. L'Histoire étant une science du débat, de la controverse, des affrontements d'idées et d'approches, les polémiques foisonnent. Même plus. Plus un sujet soulève de contradictions, plus la science historique progresse. L'équilibre entre les deux est ainsi un art délicat.

La raison principale du malaise actuel est cependant ailleurs. Elle réside dans l'élément premier qui postule que l'Histoire ne juge pas. Elle décrit, elle explique, elle argumente elle remet dans un contexte, elle interprète, mais elle ne juge jamais. Le jour où l'Histoire se fera justice, il n'y aura simplement plus d'Histoire possible. Il ne peut dès lors pas appartenir aux professionnels de l'Histoire de porter un jugement sur ce qui fut le passé.

Cette posture est souvent mal comprise. Le jour où les historiens de la traite négrière ont fait remarqué que l'esclavage était une pratique universelle de tous les continents, des critiques ont fusé pour les accuser de vouloir atténuer les responsabilités de l'Europe. Le jour où ces mêmes historiens ont fait remarquer que la traite négrière n'aurait pas pu avoir l'ampleur qu'elle a eue sans la complicité d'élites africaines ce fut la curée. Les attaques portées contre ceux qui étudient le passé prennent systématiquement comme acquis qu'il existe une vérité universelle et intemporelle et que justice doit être rendue, là où les historiens essaient simplement de comprendre le passé. D'ailleurs, le mot esclave a été inventé par les grecs qui soumettaient les slaves, comme l'a récemment décrit Nell Irvin Painter, une historienne afro-américaine.

Déboulonner une statue est une erreur majeure. Pour autant, demander sa préservation comme le témoin d'une réalité passée n'équivaut pas plus à approuver les actions du statufié. A toutes les tentatives de faire disparaître une réalité passée, les historiens préféreront toujours la remise en contexte, l'explication, la compréhension. Beaucoup de solutions sont possibles: poser une plaque explicative sur la statue litigieuse, la doubler d'une deuxième oeuvre d'art en mémoire des victimes de la traite négrière, etc.

Ceci se pratique déjà. En Allemagne, le livre d'Hitler "Mein Kampf" a été réédité avec un immense travail d'annotations et de facts checking réalisé par des historiens. En Afrique du Sud, le lieu de mémoire de la bataille de Blood river (fondateur de l'Afrique du Sud des blancs) a été doublé d'un musée donnant la version africaine du même événement. Beaucoup de réalisations similaires ont compris que l'Histoire ne juge pas. Elle explique. La seule posture qu'elle puisse tenir pour conserver entière la mémoire des événements passés afin que jamais ils ne se reproduisent.

Lien permanent 4 commentaires

Commentaires

  • Concernant l'Afrique noire, sa spécificité est qu'elle est à la recherche d'une fierté principalement avec la méthode Coué. Cela vient du fait qu'elle cherche une comparaison avec l'occident, et son Histoire semble se résumer, à tort, pour les populations africaines, à l'esclavage.

    La Chine, le Japon, l'Europe, l'Egypte, le monde arabe, (etc...) puise leurs fiertés dans l'Histoire. Ce qui permet de passer par dessus des mauvais moments d'Histoire. L'Europe a été en partie sous domination ottomane, qui s'en préoccupe ?

    Cette absence de fierté africaine puisée dans les racines, les amènent à vouloir "effacer" l'Histoire afin de faire sortir une fierté prisonnière.

    Lorsque l'Afrique noire retrouvera une fierté, le déboulonnage ne sera plus une option. Peut-être que ça passera par une étape, l'archéologie. Il faut leur donner les moyens de mieux connaître leur Histoire. Il s'agit ainsi de mettre entre parenthèse l'esclavage qu'il soit européens, arabes ou africains, pour qu'ils s'identifient à une autre Histoire. L'Afrique est riches d'ethnies et donc d'Histoires.

    Seule l'Histoire effacera l'Histoire

  • "Seule l'Histoire effacera l'Histoire"


    Infatuée, l'Histoire a oublié de déboulonner le communiste notoire Abraham Lincoln de son siège à Washington, après avoir déboulonné le communisme d'URSS.

    En fait "communisme" et "unionisme", c'est tout la même chose.


    Washington Post: You know who was into Karl Marx? No, not AOC. Abraham Lincoln.

    https://www.washingtonpost.com/history/2019/07/27/you-know-who-was-into-karl-marx-no-not-aoc-abraham-lincoln/

  • Il est amusant de noter que personne ne s'en prennent à Georges Washington, ni aux coupures de 1 dollar.

    Le plus inquiétant est que ce mouvement naît alors que tout semblait qu'un poste de vice-président aux États-Unis aurait pu revenir à un latino-americain.

    De plus, personne ne remet en cause le système des quotas, alors qu'il fait preuve d'inefficacité flagrante aux USA.

    Le problème de fond reste la trop grande circulation d'armes aux USA et le comportement illogique de certains, pourquoi faire la Police si tu n'as rien à te reprocher.

  • On ne réécrit pas l'Histoire, ce serait trop simple !

    S'en prendre à des statues ne sert à rien, elles ne sont pas responsables ... d'avoir été édifiées en hommage à ...

    Mai 68 c'était les pavés et les barricades ...

    Juin 2020 c'est sans les pavés et sans les distanciations sociales édictées par le Conseil fédéral ... toujours en vigueur ...

    Une petite reprise du Covid 19 ça vous tente ?

    Moi pas !

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