Pauvre Suisse

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En quelques jours, la pauvreté en Suisse s’est retrouvée sous le feu croisé des média. D’abord par un article de Swissinfo, où une journaliste dit avoir voulu se plonger dans la peau d’un pauvre. Ensuite par la nouvelle qu’un débat sera prochainement ouvert autour des bénéficiaires de l’aide sociale qui verront possiblement leurs identités révélées. Enfin par une réaction de Grégoire Barbey au premier papier qui dénonce quand à lui le côté réducteur de la démarche.

Depuis « dans la peau d’un noir », les démarches qui visent à embrasser l’identité d’une population pour en comprendre le quotidien sont nombreuses. La pauvreté n’a pas échappé au phénomène. La journaliste Florence Aubenas avait publié le « Quai de Ouistreham », qui d’ailleurs est en cours d’adaptation pour le cinéma. Ainsi, la démarche de la journaliste de Swissinfo est compréhensible, de même que la réaction de Grégoire Barbey. S’essayer à la pauvreté le temps de quelques jours a quelques chose d’extrêmement superficiel qui fait fi de la dimension psychologique, lente dégradation jusqu’à devenir enfermante. Au moins, l’expérience menée par Florence Aubenas contrecarrait cette difficulté en s’étalant dans le temps.

La collusion de ces différentes incursions de la pauvreté dans les médias de notre pays est choquante sur d’autres plans. D’abord, elle laisse sous silence la part très faible des dépenses sociales dans le PIB du pays. Là où la France, championne d’Europe, consacre presque le tiers de son revenu national en dépenses sociales (une part en diminution), la Suisse n’en consacre que 16% (statistiques de l’OCDE, 2016). Deux fois moins. Pourtant, les organisations d’entre-aide ne cessent de tirer la sonnette d’alarme sur la part croissante des personnes en difficulté dans notre pays.

En particulier, le futur débat sur l’identité des bénéficiaires de l'aide sociale s’annonce particulièrement hypocrite. Ce débat semble justifié par le besoin de mieux comprendre qui touche les aides sociales. Derrière cette interrogation, se trouve liée la certitude qu’un bénéficiaire de l’aide sociale ne fait pas vraiment tout pour s’en sortir. Pour certains, il est lié à ces « autres » qui ne rêvent que de venir piller nos richesses.

Evidemment, personne ne pense mettre en parallèle ce débat sur une transparence apparemment désirée, avec un autre, concernant le même domaine. La transparence fiscale. La Suisse, pays du secret et des gens bien comme il faut, suit en matière de transparence fiscale une logique du secret. A Genève, rappelons-le, mêmes les autorités municipales n’ont pas accès aux détails des revenus de cette fiscalité en sorte qu’elles ont parfois toutes les peines du monde à mener leurs projections budgétaires.

L’aide sociale est un coût pour l’Etat. Et encore en Suisse, ce coût apparaît extrêmement modéré. Qu’en est-il de la fraude fiscale? Chuuut.. c’est tabou. Si le débat sur une plus grande transparence concernant les bénéficiaires des aides sociales aboutit, il y a fort à parier que dans le même temps, ceux qui agitent le besoin de plus de transparence pour les pauvres, refusent de l’appliquer à la question fiscale, lorsque cette transparence risque de montrer les écarts de ceux qui ont les moyens. Tellement Suisse.

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