Table avec vue sur le canyon

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Février 2019, 7h du matin devant l’un des sites d’Afrique australe les plus spectaculaires: Blyde canyon. Le restaurant ouvre et les clients affluent pendant une heure pour prendre le petit déjeuner. Deux salles différentes composent la bâtisse, et au milieu des deux salles le buffet. A gauche, la salle est quelconque. A droite, elle se compose de deux parties. La première est quelconque, mais un petit podium la sépare de la deuxième partie, où les tables légèrement surélevées sont placées face à la superbe vue qui donne sur le canyon.

Spontanément les clients s’installent et vont se servir. La clientèle a bien évolué en 20 ans. Au début des années 2000, les raisons de se rappeler des 50 ans d’apartheid étaient omniprésentes. Avant tout, la clientèle de ce genre de lieux touristiques d’Afrique du Sud était exclusivement blanche. Les serveurs exclusivement noirs. En 2019, la mixité est devenue réalité. En ce week-end de février, les employés de la plaine sont venus passer deux jours sur les hauteurs et la clientèle est très majoritairement noire. Issue de cette classe moyenne supérieure qui n’existait pas il y a quelques années.

Le viol de l’imaginaire. Une notion née il y a maintenant près de 70 ans dans la pensée d’un psychiatre Antillais, Frantz Fanon, pour décrire un processus lent et inconscient d’asservissement de la pensée des peuples colonisés ou asservis. Le dominant, blanc, chrétien et « civilisé » est supérieur aux autre peuples qui sont dominés. En quelques années, le viol de l’imaginaire habite chaque pensée de chacun des membres de ces peuples indigènes, à un point tel que le blanc n’a même plus besoin d’exprimer sa supériorité. Elle est intériorisée par tous.

Ils ont été nombreux à lutter contre cette construction inconsciente du viol de l’imaginaire: Fanon bien sûr, mais encore Aimé Césaire, Steve Biko, Nelson Mandela, Thomas Sankara, et tant d’autres noms qui sont célébrés aujourd’hui encore comme des modèles à suivre. L’Afrique du Sud est désormais une démocratie et l’égalité y est une valeur fondamentale.

Nom d’une pipe, mais comment a-t-on pu se laisser piéger pareillement? Je suis blanc et maintenant que la salle est presque pleine, je remarque que je suis assis sur le podium face à la vue. Aucune ruée sur ces tables, tout s'est fait naturellement. En jetant un rapide coup d’oeil autour de moi je constate que tous les blancs sont dans la même partie du restaurant et tous les noirs dans les deux autres. D’autant plus saisissant que nul ne semble vivre ce petit-déjeuner dans une atmosphère discriminante.

Morale de l’histoire: Il ne suffit pas de proclamer l’égalité ou d’être persuadé d’avoir un comportement non-discriminant pour la vivre réellement. L’égalité est un combat qui ne peut se limiter à l’adoption de lois. Il doit vaincre des processus inconscients qui nous habitent, qu’il faut comprendre puis déconstruire.

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