17/08/2018

Pont Morandi: la courte mémoire des collectivités

Le tragique effondrement du pont Morandi de Gênes met en lumière autant l’absence de mémoire des pouvoirs publics que les pratiques des entreprises privées bénéficiant de concessions publiques. Propriétaire du pont et bénéficiaire de la concession autoroutière dont le pont Morandi fait partie, le groupe Atlantia a réalisé en 2017 un bénéfice de plus d’un milliard d’euros, soit un peu moins de 20% de son chiffre d’affaire. Forcément choquant quand on sait les sonnettes d'alarme tirées au sujet de l'état du pont. L’Histoire est à ce sujet riche en enseignement.


Pendant tout le 19e siècle, le continent européen a vu fleurir des entreprises privées faisant leurs affaires sur la base de concessions octroyées par les pouvoirs publics. Compagnies ferroviaires, gazières, puis électriques, parfois distributrices d’eau potable ou de téléphones, les compagnies concessionnaires avaient toutes le même réflexe. Maximiser à outrance les profits. Dans un monde libéral, qui pourrait le leur reprocher? En tout cas pas les élus, majoritairement issus des mêmes milieux d’affaires. Construire un réseau coûtait cher, il fallait bien rentabiliser l’investissement de départ.

D’un autre côté, si les pouvoirs publics avaient octroyé ces concessions, c’est qu’ils n’avaient simplement pas les moyens financiers ni le savoir faire technique pour construire eux-mêmes ces réseaux. Avoir recours à une compagnie privée était ainsi non seulement avantageux pour les collectivités, mais aussi un passage obligé pour disposer d’une desserte ferroviaire, d’un réseau de gaz, etc.

Les choses ont commencé à se gâter dans la deuxième moitié du 19e siècle, quand les réseaux ont vieillis et que les compagnies se sont mises à dégager des bénéfices « dignes des 1001 nuits » pour reprendre l’expression du très conservateur Théodore Turrettini, ingénieur et conseiller administratif de la Ville de Genève. A travers toute l’Europe, les compagnies concessionnaires ont été fortement critiquées, et la plupart ont été rachetées par les pouvoirs publics qui se sont mis à refusés la prolongation des concessions. Les CFF, les SIG, et bien d’autres opérateurs publics sortent de là.

En 2018, les autoroutes italiennes sont parmi les plus chère d’Europe, bien que la privatisation des concessions autoroutières date de 1999. Aujourd’hui l’Italie fait face pour ses autoroutes au même choix cornélien que celui des états européens face aux entrepreneurs gaziers du 19e siècle. Forcer les concessionnaires à faire de coûteux travaux d'entretien, ce qui est compliqué sinon impossible car tout est corseté par la concession, ou racheter les concessions et leurs infrastructures pourries à prix d’or et financer les travaux que les concessionnaires n’ont pas entrepris. Cette dernière solution a été privilégiée au 19e siècle. Que feront donc ces états aujourd’hui, eux qui ont si peu de mémoire historique et si peu de marges dans leurs comptabilité?

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Commentaires

Un aspect essentiel de la dispute entre les tenants de la privatisation des réseaux de transport et tenants de leur appartenance à l'Etat tient à une caractéristique naturelle de tels réseaux: pour pouvoir les réaliser, il faut pouvoir disposer d'un pouvoir dont les privés ne disposent pas: celui d'exproprier, indispensable pour assurer la continuité des réseaux. Ce privilège s'accompagne naturellement d'un défaut grave, il interdit la concurrence, parce qu'il ne serait évidemment pas raisonnable de faire profiter du droit d'expropriation deux réseaux parallèles l'un à l'autre, qui seraient en concurrence pour offrir les mêmes services.

Je pense que c’est la raison fondamentale pour laquelle il faut laisser les réseaux entre les mains de l’Etat. Toutefois, cette appartenance à l’Etat, forcément monopolistique, oblige celui-ci à veiller très attentivement à une gestion économique de l’argent public.

La Confédération ne le fait ni pour le réseau ferroviaire, ni pour le réseau des routes nationales.

Le plus choquant des manquements de la Confédération, c’est que l’organe en charge du ferroviaire, l’OFT, et celui qui doit veiller sur les routes nationales, l’OFROU, ignorent chacun que l’autre existe. Mais les exemples sont innombrables : l’OFROU vient d’annoncer étudier une nouvelle traversée du Heitersberg (entre Reuss et Limmatt), alors que l’OFT y examine une nouvelle traversée ferroviaire depuis quelques années! Chacun le fait dans son coin.

Ça coûte cher, en argent, mais aussi en mitage du territoire, en pollution, en atteinte à l’environnement, en désagréments pour les voisins.

Pour finir un mot pour Genève : l’OFROU a étudié un projet de traversée du Lac sans même examiner l’opportunité de lui joindre le ferroviaire ! Ne se pourrait-il pas que d’ici une décennie ou deux, une traversée ferroviaire du lac paraisse indispensable ?

Écrit par : weibel | 17/08/2018

"la courte mémoire des collectivités", dites-vous ? Et si tout simplement c'était l'expression du fait que les personnes intelligentes se refusent à assumer des responsabilités politiques, en raison de la démagogie ambiante favorisée par la presse, et que seuls les moins conscients et les plus imbus de leur personne se lancent dans l'aventure ? Nous sommes visiblement gouvernés par les plus médiocres d'entre nous. Cela s'appelle la démocratie...

Écrit par : Géo | 17/08/2018

http://www.lefigaro.fr/societes/2018/08/14/20005-20180814ARTFIG00232-le-viaduc-de-genes-gere-par-un-geant-italien-des-autoroutes.php

"Le groupe italien Atlantia, gestionnaire de l'autoroute A10 ... Le groupe, intégré à la galaxie Benetton qui est le principal actionnaire avec 30% du capital ..."


Benetton, pourquoi ne suis-je pas étonné ?

http://www.liberation.fr/futurs/2002/11/04/italie-benetton-se-conduit-en-roi-de-la-route_420590

https://www.zonebourse.com/ATLANTIA-104077/pdf/9413/Atlantia_Rapport-annuel.pdf

L’OPA di Schemaventotto su Autostrade

Le 13 janvier 2003, le conseil d’administration d’Autostrade a exprimé son avis positif sur l’adéquation du prix de l’offre, sur la base des avis demandés à trois consultants indépendants (Salomon Brothers International Limited, Rothschild Italia SpA et Merrill Lynch International).


https://www.ft.com/content/2d0abe48-d2cc-11da-828e-0000779e2340

"Autostrade is being advised by Merrill Lynch, UniCredit and Rothschild, while Abertis is being advised by Lazard."


Rothschild, pourquoi ne suis-je pas étonné ?

Écrit par : Chuck Jones | 18/08/2018

Vous n'êtes pas étonné, Chuck Jones ? Expliquez-nous en quoi ce serait l'intérêt de Benetton et de Rothschild de laisser les ponts s'effondrer ? J'ai un peu du mal à comprendre...

Écrit par : Géo | 18/08/2018

C'est peut-être vrai concernant les routes et le rail, mais s'il vous plait laissez le téléphone en dehors de ça. Demandez plutôt a vos parents ce que c'était dans les années 1970, quand le monopole d'état des "PTT" vous faisait poireauter 6 mois pour vous installer le téléphone après un déménagement.

Il faut aussi préciser que la privatisation des autoroutes n'est absolument pas un trend ultralibéral automatique: On peut se demander pourquoi en Europe seul la France et l'Italie l'ont fait. Et pourquoi aux très capitaliste USA le réseau d'autoroutes nationales (Interstate Highways) est resté dans le girond de l'état fédéral.

Écrit par : Eastwood | 18/08/2018

"Expliquez-nous en quoi ce serait l'intérêt de Benetton et de Rothschild de laisser les ponts s'effondrer ?" (Géo)


Question difficile, Géo.

Mais à laquelle j'ai bien plusieurs réponses pour identifier ... LES intérêts.

Voyons, voyons ... parce que ça coûterait trop cher de dépenser de l'argent pour le restaurer aux normes de sécurité actuelles ?

Voyons, voyons ... pour économiser le prix de la démolition du pont ?

Voyons, voyons ... parce que les actionnaires de Autostrade auraient exigé une augmentation des péages autoroutiers qu'aucun politique italien n'aurait accepté d'endosser, pour des raisons de ... sympathie électoraliste ?

Parce que les travaux de construction d'un nouveaux pont auraient provoqué la dévaluation des terrains alentours ?

Parce que la question même de la construction d'un nouveau pont aurait levé la question du détournement du traffic, pour contourner Gênes ?

Ou de la construction d'un tunnel, beaucoup, BEAUCOUP PLUS CHER.

A cause d'options prises sur le rachat des terrains alentours ?

Pour pouvoir profiter des expropriations qui vont immanquablement accompagner la construction d'un nouvel ouvrage ?

Pour pouvoir profiter du drame pour "faciliter" le déplacement des habitants, en montrant beaucoup d'empathie envers eux, en leur proposant de les reloger dans des nouvelles constructions prêtes à être construites, ... aux frais du contribuable italien ?

Pour déléguer le financement de telles constructions à Bruxelles, pour faire payer le contribuable ... européen, ... mais essentiellement allemand ?


En fait, le malheur des gênois, c'est qu'ils dépendent beaucoup, BEAUCOUP TROP de ce pont, et les actionnaires de Autostrade, beaucoup, BEAUCOUP TROP des recettes des péages.


D'ailleurs Salvini a dénoncé la cupidité des actionnaires de Autostrade.

https://www.ouest-france.fr/europe/italie/effondrement-du-viaduc-genes/effondrement-du-viaduc-genes-matteo-salvini-demande-de-suspendre-certains-peages-5924445


« Si j’étais un dirigeant d’Autostrade per l’Italia, j’aurais suspendu quelques péages, mais dans l’heure qui a suivi » le drame, a déclaré M. Salvini après avoir rendu visite à des blessés.

« En ce moment, les ambulances paient le péage sur les autoroutes ! Je me demande où certaines personnes ont leur cœur et leur cerveau », a-t-il ajouté alors que le gouvernement est parti en guerre contre Autostrade, filiale du groupe Atlantia et gestionnaire de l’autoroute dont un viaduc s’est effondré.

« J’attends que les péages soient suspendus aujourd’hui », a-t-il ajouté. « Qu’ils donnent au moins un signe de bonne volonté. Ils ont encaissé 3,5 milliards d’euros de péages l’an dernier. Vu le désastre qu’ils ont provoqué, je pense qu’ils peuvent se permettre quelques semaines sans péages ».

https://www.routard.com/forum_message/2517788/prix_des_autoroutes_en_italie.htm

http://boowiki.info/art/les-societes-cotees-a-la-bourse-italienne/atlantia.html


Tiens, je me demande qui a assuré Autostrade contre les "accidents" ... d'effondrement de pont, ... histoire de connaître le montant du dédommagement, et le bénéficiaire, juste histoire d'essayer d'établir un lien entre l'ancien pont, et des nouvelles constructions qui sont déjà programmées à sortir de terre.

Écrit par : Chuck Jones | 18/08/2018

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