15/01/2015

Les deux rives de la Ncome

20 ans après les premières élections démocratiques qui ont porté au pouvoir Nelson Mandela, les chemins de la réconciliation en Afrique du Sud se perdent dans des méandres. L’évolution d’un des principaux lieux de mémoire du pays, en plein Zoulouland, en donne une image surréaliste.


16 décembre 1838. Un convoi de chariots menés par des boers (afrikaners ou colons d’origine hollandaise), défait l’armée zouloue du roi Dingane au bord de la rivière Ncome. Cette victoire est la point de départ de toute une mythologie : Dieu aurait donné la victoire aux blancs, et avec elle, la terre d’Afrique du sud. Le 16 décembre est devenu au XXe siècle fête nationale et le lieu de l’affrontement un lieu de mémoire et de pèlerinage à la gloire des blancs, maître des noirs.

La surprise avait été grande quand le gouvernement Mandela avait décidé de maintenir le 16 décembre comme fête nationale, se contentant de la rebaptiser « Journée de la réconciliation ». En 1999, le gouvernement inaugurait en face du lieu de mémoire afrikaner, juste de l’autre côté de la rivière, un musée présentant la version zouloue de la même bataille. Dès lors, le pays tentait un exercice périlleux. Compléter un lieu de mémoire existant depuis 1866 pour en faire un nouveau symbole national.

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En 25 ans, le lieu a diversement évolué. Du côté Afrikaner, le lieu de mémoire résiste au temps. Toujours enserré dans une barrière de barbelés, de nouveaux monuments dédiés à la mémoire de l’événement, ajoutés à chaque commémoration, ont fleuri. Le dernier n’a que quelques mois quand, en 2013, 175 ans après la bataille, une expédition de chariots à l’identique de ceux de 1838 a abouti au bord de la Ncome. Une pyramide de béton et quelques traces moulées dans la même dalle rappellent la commémoration et honorent ses participants. Toutefois, en pleine période de vacances scolaires, le lieu est désert et le dévouement de son gardien cache mal le manque de crédits qui l’affecte.

Pas plus de monde dans le musée zoulou, augmenté de manière spectaculaire depuis une dizaine d’années. Désormais, une fois passé un portique monumental, c’est tout un village de béton qui s’offre au visiteur, y compris un centre des congrès rutilant. De nuit, le lieu de mémoire afrikaner est plongé dans l’obscurité tandis que le musée zoulou brille de mille feux, lui donnant une petite touche carcérale.

La sympathique tentative de construire une mémoire multiple a fait place à une juxtaposition déséquilibrée de deux lieux qui s’ignorent superbement. Sachant qu’il faut emprunter une piste en terre sur 20 kilomètres avant d’arriver dans ce milieu de nulle part, les efforts gouvernementaux apparaissent d’autant curieux.

Il est incontestable que l’Afrique du Sud, à la suite de la transition démocratique, a gagné la paix. Cependant, la nation arc-en-ciel semble avoir toute les peines du monde à réaliser un souhait cher à son leader regretté : là, on a gagné la paix, mais dans une nation qui reste profondément divisée.

21:16 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

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